Ramban Sefer Yetsirah

Sur quelques traductions latines du Sefer Yetsirah Ă  la Renaissance

Ramban Sefer Yetsirah

Quelques traductions latines du Sefer Yetsirah Ă  la Renaissance

Saverio Campanini



Intervention de Saverio Campanini

Colloque Sepher Yetsirah

 Liber formationis [
] docet sic novos formari homines.“. 

Ludovico Lazzarelli

En 1536 dans ses In Scripturam sacram Problemata, trois mille questions exĂ©gĂ©tiques sur la Bible, le franciscain vĂ©nitien Francesco Zorzi se demande pourquoi, sur deux millions d’IsraĂ©lites qui ont reçu la loi sur le SinaĂŻ, seulement deux vont entrer dans la terre sainte, Moise n’est pas parmi les Ă©lus, mais JosuĂ© et Caleb, comme on sait. Le deuxiĂšme attire son attention, quel est son mĂ©rite particulier pour recevoir le privilĂšge si rare de pouvoir faire son entrĂ©e dans le domaine sacrĂ© aprĂšs quarante ans de pĂ©rĂ©grinations au dĂ©sert ? Est-ce que, se demande le franciscain, cela est dĂ» au fait que, comme on lit dans le livre de Nombres 1 Nombres 14,6., et une deuxiĂšme fois et plus prĂ©cisĂ©ment dans le livre de JosuĂ© 2 JosuĂ© 14,7-10. , il est le seul, avec JosuĂ© lui-mĂȘme, qui s’est maintenu fidĂšle Ă  la parole divine, qui a dĂ©crit de façon sincĂšre la terre promise qu’il a dĂ©jĂ  parcouru avec les explorateurs ? C’est prĂ©cisĂ©ment ce que le texte biblique nous donne comme explication de cette Ă©lection particuliĂšre dans le peuple Ă©lu. Zorzi, pourtant, n’arrĂȘte pas lĂ  sa recherche exĂ©gĂ©tique. Il demande : s’il y a une raison plus profonde pour l’exception, elle est transmise dans les noms de ces personnages. Caleb est interprĂ©tĂ©, selon l’étymologie dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ©e par Saint JerĂŽme dans son Liber interpretationis Hebraicorum nominum, comme “totus cor”, “cƓur entier” ou bien “tout cƓur”. Et le cƓur de ceux qui vont entrer dans le royaume de Dieu doit ĂȘtre entiĂšrement pur et fidĂšle. Jusqu’ici on est dans la tradition spirituelle de l’allĂ©gorisme morale appuyĂ© sur une tradition Ă©tymologique ancienne. Mais Zorzi ne s’arrĂȘte pas lĂ  : il observe que le nom Caleb, analysĂ© comme Kol Lev, contient le mot ŚœŚ‘, dont la valeur numĂ©rique est 32. Il devient naturel pour lui de citer “Abraham” selon lequel Dieu a créé le monde par 32 sentiers de sagesse. Cela veut dire, selon le franciscain, qu’on peut pĂ©nĂ©trer dans la terre promise par les 32 voies de sagesse que Dieu a mis dans le cƓur, et du cƓur ces voies permettent de comprendre le monde et de le transcender. 3 F. Zorzi, In Scripturam Sacram Problemata, Bernardinus Vitalis, Venetiis 1536, tomus I, sectio VII, f. 52r-v, problema n. 405: “Cur Iosueh tantummodo et Caleb singulari privilegio in promissam terram intrarunt? An, quia ambo Deo confisi fideliter tetulerunt: quae in terra illa exploraverant, ut aperte de Calebb loquitur textus? An (ut ab sublimius sensum conscendamus) intrat in terram illam Caleb, qui totus cor interpretatur: ille videlicet, qui toto corde Deo inhaeret: aut qui habet totum cor mundum? Quod Deus potissime requi- / rit. Sicut ipsum cor magno artificio fabricavit. Core nim hebraice ŚœŚ‘ dicitur, quod trigintaduo in numero importat. Iuxta trigintaduas semitas sapientiae: quobus (ut Abraham ait) Deus mundus creavit. Ad quas semitas potest cor nostrum ascendere, sicut Propheta canit: Ascensiones in corde suo disposuit [Ps. 83,6]. Est quoque binarius cum tricenario numerus iustitiae, in partes aequales semper usque ad unitatem divisibilis. Quam iustitiam sequi debet illuc intraturus. Intrat quoque Iehosuah, qui salus vel salvatus interpretatur, idest ille, cui Deus dat salutem, vel qui se disponit ad illam consequendam.” Le Liber formationis est citĂ© ici comme Ă©crit par Abraham le patriarche et il est rĂ©fĂ©rĂ© comme une tradition de sagesse qu’un chrĂ©tien peut et doit utiliser pour comprendre les mĂ©andres de l’Écriture. Ce que je me propose de montrer aujourd’hui c’est comment il a Ă©tĂ© possible qu’un texte Ă©sotĂ©rique de la tradition mystique juive, qui Ă©tait complĂštement inconnu cinquante ans avant, ait pu devenir une rĂ©fĂ©rence obligĂ©e dans la pratique exĂ©gĂ©tique et dans la mĂ©ditation d’un frĂšre pieux comme Francesco Zorzi et dans les Ɠuvres de maintes autres auteurs chrĂ©tiens Ă  la renaissance et aprĂšs.


La date de composition du Sefer Yetzirah est controversĂ©e mais en tout cas il semble que presque personne dans le monde chrĂ©tien, en aie entendu parler avant le 1486. Parmi les mentions les plus anciennes on peut rappeler le Monstrador de Justicia du converti Alfonso de Valladolid, qui, au XIVe siĂšcle, Ă  la suite du miracle d’Avila (dans lequel une pluie des croix s’abattit sur les juifs de la ville qui attendaient l’arrivĂ© du Messie comme imminente) et aprĂšs une vision en songe, raconte qu’il utilisa la mĂ©thode prĂ©sentĂ© par « l’auteur du livre qui se nomme Cefer Yeçira“, selon laquelle « tres piedras facian ses casas » (trois pierre font six maisons »). 4 I. Loeb, PolĂ©mistes chrĂ©tiens et juifs en France et en Espagne, dans “Revue des Ă©tudes juives” 18 (1889), pp. 43-70: 56; F. Secret, Les kabbalistes chrĂ©tiens de la Renaissance, Dunod, Paris 1964, pp. 14-15; Alfondo de Valladolis (Abner aus Burgos), Monstrador de Justicia, Hrsg. Von W. Mettmann, Bd. I (Kapitel I-IV), Westdeutscher Verlag, Opladen 1994, p. 14. C’est vrai que le texte du Monstrador resta inĂ©dit, mais le Fortalitium Fidei d’Alfonso de Spina, reprend de ses ouvrages (mĂȘme de ceux qui, comme le livre des guerres du Seigneur, sont perdus dans l’original espagnol), plusieurs matĂ©riaux, bien que, si je ne me trompe pas, il n’ait pas repris la mention du Sefer Yetzirah.


Quoi qu’il en soit, en lisant la prĂ©face du Commentaire sur le Sefer Yetzirah de Mosheh Bottarel, on apprend que cet ouvrage a Ă©tĂ© Ă©crit pour un chrĂ©tien, Maitre Juan qui François Secret considĂ©rait « mystĂ©rieux » 5 F. Secret, Pico della Mirandola e gli inizi della cabala cristiana, dans “Convivium” $ (1957), pp. 31-45: 44;Id., Le Zohar chez les kabbalistes chrĂ©tiens de la Renaissance, Durlacher, Paris 1959, p. 25; Id., Les dĂ©buts du kabbalisme chrĂ©tien en Espagne, dans “Sefarad” $ (1957), pp. $$-$$: p. 25; Id., Les kabbalistes chrĂ©tiens de la Renaissance, cit., p. 16. . Or il semble trĂšs probable que ce chrĂ©tien ait Ă©tĂ© un converti : Maestro Juan el Viejo de Toledo, nĂ© Ă  VillamartĂŹ et auteur, en 1416 d’un traitĂ© contre les juifs (Memorial de los misterios de Cristo) prĂ©servĂ© en nombreux manuscrits mais et tout rĂ©cemment publiĂ©, 6 Il a Ă©tĂ© Ă©ditĂ© par Manuel Jesus Acosta Elias, dans sa thĂšse doctorale El Memorial de Juan el Viejo de Toledo. EdiciĂłn del Texto, Universidad Nacional de EducaciĂłn a Distancia, 2018. On lit Ă  p. 58: “E dice Dios: AlabarĂĄ la su palabra, que es el su saber [Ps. 56,10]. E asĂ­ le llamĂł en el libro que es llamado Cefer Esra [mais on devrait prĂ©fĂ©rer ici la variante: Cefer Yeçira du ms. 1776 de la Biblioteca General HistĂłrica de la Universidad de Salamanca] e tienen los judios que lo fiso nuestro padre AbrahĂĄn. Llama a la sabiduria de Dios palabra e concuerda con el dicho de San Juan en los santos Evangelios: “In prynçipio erat verbum” [Jean 1,1].  tandis qu’un autre traitĂ© de ce rabbin baptisĂ© dĂ©diĂ© Ă  l’exĂ©gĂšse du Psaume 72 reste toujours inĂ©dit. Il ne reste aucun doute que Juan de Toledo utilisait le Sefer Yetzirah, parmi d’autre nombreuses sources rabbiniques et mĂ©diĂ©vales, pour convaincre ses coreligionnaires Ă  accepter, comme il l’avait fait en 1391 en suite Ă  la prĂ©dication de Vicente Ferrer, la foi chrĂ©tienne.


Si le premiĂšres mentions du Sefer Yetzirah parmi les chrĂ©tiens nous ont amenĂ© en Espagne dans le climat ardent de la controverse religieuse de la fin du XIVe et de la premiĂšre moitiĂ© du XVe, pour la premiĂšre traduction latine du livre faudra-t-il attendre la fin du XVe et se rendre lĂ  oĂč tous les chemins mĂšnent, c’est Ă  dire Ă  Rome, en 1488. A vrai dire, c’est trĂšs probable qu’une autre traduction latine du Sefer Yetzirah ait Ă©tĂ© accomplie avant cette date, trĂšs vraisemblablement par Flavius Mithridate pour le comte Jean Pic de la Mirandole en ou avant 1486. C’est trĂšs probable que Mithridate ait traduit le Sefer Yetzirah pour Pic, mais, parmi les milliers de folios traduits de l’hĂ©breu au latin, cet ouvrage manque, on en ignore la raison. On ne peut que spĂ©culer sur la raison par laquelle le Livre de la crĂ©ation en latin manque de la bibliothĂšque cabalistique prĂ©servĂ©e. C’est peut-ĂȘtre intĂ©ressant de noter que, dans le ms. Vat. Ebr. 191, juste avant une sĂ©rie de plusieurs commentaires sur le Sefer Yetzirah, quatre pages manquent, comme c’est Ă©vident par un saut dans la numĂ©rotation des feuillets. Il est trĂšs probable que le « livret » ait Ă©tĂ© dĂ©tachĂ© de sa place pour ĂȘtre donnĂ© Ă  copier ou pour ĂȘtre Ă©tudiĂ© sĂ©parĂ©ment. Par contre on a, dans le mĂȘme manuscrit non moins de quatre commentaires sur le Sefer Yetzirah, traduits de l’hĂ©breu au latin : le commentaire d’El’azar de Worms, le commentaire « anonyme » d’école aboulafienne, un autre commentaire anonyme et le commentaire authentique de Ramban, celui qui a Ă©tĂ© publiĂ© par Gershom Scholem dans l’original hĂ©breu sur la base d’un manuscrit de Leyde et un quatriĂšme commentaire qui rĂ©siste toujours Ă  l’identification. En tout cas, de ces commentaires, ainsi qu’à partir des nombreuses citations du Sefer Yetzirah dans d’autres ouvrages cabbalistiques Ă©galement traduits par Mithridate et dont la traduction est conservĂ©e, on peut reconstruire aisĂ©ment, bien que de façon approximative, une hypothĂ©tique traduction de Mithridate qui pourrait avoir Ă©tĂ© la premiĂšre traduction latine du Sefer Yetzirah.


En tout cas, ayant collectionnĂ© les fragments de cette traduction virtuelle faite par Flavius Mithridate, je peux assurer que cette traduction n’a rien Ă  voir avec celle, faite a Rome en 1488, qu’on trouve dans deux manuscrits (l’un Ă  Londres et l’autre Ă  Bergamo) et qui sera publiĂ©e en 1587 par Johannes Pistorius dans son cĂ©lĂšbre volume Artis cabalisticae scriptores, paru Ă  Bale chez Heinrichpeter. Ce tome premier n’a jamais Ă©tĂ© complĂ©tĂ© par le deuxiĂšme, bien que promis, qui aurait dĂ» intĂ©grer des traductions latines d’autres textes cabbalistiques. Quoi qu’il en soit, Pistorius, qui avait accĂšs Ă  la bibliothĂšque de Reuchlin Ă  Durlach, doit avoir utilisĂ© le ms. Add. 11416 mais il n’a pas Ă©tĂ© particuliĂšrement soigneux, dĂšs qu’il a mal interprĂ©tĂ© le ms., per exemple, et de façon Ă©clatante, il a lu l’incomprĂ©hensible « cabalistinis » Ă  la place du trĂšs clair « cabalisticus » qui se lit dans le ms. En outre, il a omis une information plutĂŽt intĂ©ressante, qui se lit dans tous les deux manuscrits, bien que de façon plus ou moins complĂšte : le ms. actuellement prĂ©servĂ© Ă  Londres nous informe que la traduction a Ă©tĂ© faite par un « magister Isaac » Ă  Rome en 1488, le ms. de Bergamo prĂ©cise ultĂ©rieurement que c’était la PentecĂŽte. Cette traduction bien qu’il ne s’agisse pas de la premiĂšre Ă  paraitre Ă  l’imprimĂ© (comme on verra toute de suite, cet honneur est rĂ©servĂ© Ă  la traduction de Guillaume Postel) a connu un retentissement remarquable et est citĂ©e trĂšs souvent, mĂȘme, semble-t-il par le neveu de Jean Pic de la Mirandole, Jean-François. Il est nĂ©anmoins peu probable qu’elle ait Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e pour Pic, dĂšs qu’il avait dĂ©jĂ  une traduction, comme on l’a supposĂ© et, surtout, qu’il n’était pas Ă  Rome Ă  cette date.     


On peut poser la question de l’identitĂ© de ce Magister Isaac qui traduisait, bien Ă©videmment pour des chrĂ©tiens le Sefer Yetzirah Ă  Rome sous la papautĂ© d’Innocent VIII, et on a formulĂ© des hypothĂšses : entre autres un juif nommĂ© Isaac, mentionnĂ© par Gianfrancesco Pico dans une lettre Ă  Sante Pagnini, qui aurait Ă©tĂ© converti par l’oncle de Gianfrancesco Jean Pic de la Mirandole et qui devint un frĂšre dominicain sous le nom de Clemente Abramo. Une autre hypothĂšse, formulĂ© par Franco Bacchelli. 7 F. Bacchelli, Giovanni Pico e Pier Leone da Spoleto. Tra filosofia dell’amore e tradizione cabbalistica, Olschki, Firenze 2001, pp. 98-100.   propose d’identifier le « Magister Isaac » traducteur du Sefer Yetzirah avec le fils d’un juif provençal qui Ă©tait en contact avec Pic de la Mirandole, Jochanan Alemanno et qui s’appelait justement Isaac. Comme nous l’avons Ă©voquĂ© il y a peu il ne semble pas probable que Pic ait pu ĂȘtre directement Ă  l’origine de cette traduction, mais le jeu des suggestions et des hypothĂšses pourrait ĂȘtre menĂ© encore pour longtemps : par exemple, on pourrait imaginer que le Magister Isaac en question devrait ĂȘtre identifiĂ© avec le mĂ©decin Isaac Zarfati, qui, plus tard, deviendra mĂ©decin personnel du pape Clement VII e qui, en 1530 Ă©tait ĂągĂ© de 70 ans. Rien n’empĂȘche de supposer qu’il aurait pu ĂȘtre l’auteur de cette traduction, qui devait circuler dans les cercles de la Curie. Malheureusement, on ne dispose d’aucune Ă©vidence, solide ou faible, pour prĂ©fĂ©rer cette identification aux autres, Ă  part le fait que Isaac Zarfati Ă©tait un mĂ©decin et, comme tel, il aurait pu ĂȘtre intĂ©ressĂ© Ă  ce texte proto-scientifique et, peut-ĂȘtre, Ă  se faire une rĂ©putation parmi les doctes qui entouraient le pape, dans la ville oĂč un converti espagnol Pablo de Heredia a publiĂ© son Epistola de Secretis, vraisemblablement pendant la mĂȘme annĂ©e 1488. La vĂ©ritĂ© c’est qu’il y a trop de « Magistri Isaac » Ă  Rome Ă  cette Ă©poque et un peu plus tard pour espĂ©rer, par la simple onomastique, de pouvoir l’identifier, je ne rappelle ici que le Isaac ben Abraham de GalilĂ©e, qui, en 1513, copiait un Sefer ha-Zohar (maintenant Ă  la Casanatense) pour Gilles de Viterbe, ou encore le peux connu Isaac mĂ©decin espagnol qui Ă©crit un poĂšme en hĂ©breu, avec de louanges pour le De arcanis catholicae veritatis de Pietro Galatino, publiĂ© par Gershom Soncino en 1518, ou, si ce n’est pas le mĂȘme, un Isaac de Toledo qui Ă©tait protĂ©gĂ© de Leon X Medici. Ce qui me semble moins stĂ©rile que le jeu « who’s who » dans ce cas, c’est de poser la question « pour qui » cette traduction a Ă©tĂ© faite. Or, la piste indiquĂ©e par le dernier Isaac qu’on vient de mentionner pourrait nous aider Ă  identifier le destinataire de cette traduction : Dans son poĂšme hĂ©breu, le “Isaac” mĂ©decin espagnol Ă©voque Reuchlin de façon indirecte, dĂšs qu’il nomme l’inquisiteur de Cologne Jacob Hoogstraten, qui dans le De arcanis de Galatino jouait le rĂŽle de l’adversaire de Reuchlin (Capnion). Cela pourrait expliquer la prĂ©sence de la traduction parmi les livres de Johannes Reuchlin malgrĂ© deux objections de poids : Reuchlin, qui avait visitĂ© Florence en 1482, n’arrivera Ă  Rome qu’en 1490, mais, d’autant qu’on en sache, il n’était pas encore intĂ©ressĂ© aux Ă©tudes juives. Il reviendra une derniĂšre fois Ă  Rome en 1498 et c’est, peut-ĂȘtre Ă  cette occasion qu’il a pu acquĂ©rir la traduction laquelle en tout Ă©tat de cause, ne peut pas avoir ĂȘtre faite pour lui.  Le fait qu’une autre copie de la mĂȘme traduction survit Ă  Bergamo dĂ©montre, si nĂ©cessaire, qu’elle circulait parmi les humanistes. La deuxiĂšme difficultĂ© est encore plus grave dĂšs que, si on compare les passages du Sefer Yetzirah que Reuchlin cite dans son De arte cabalistica, paru en 1517, il n’utilise jamais la traduction du Maitre Isaac. Quoi qu’il en soit, la traduction du Magister Isaac Ă©tait dans da bibliothĂšque jusqu’à l’époque dans laquelle Pistorius l’a utilisĂ© pour son anthologie. On pourrait mĂȘme soupçonner qu’il l’a empruntĂ©e et qu’il a oubliĂ© de la rendre. Ce qui est certain est que le manuscrit, qui contient aussi le Ginnat Egoz de Joseph Gikatilla, n’était plus Ă  Durlach quand Johann Heinrich Mai rĂ©digea le catalogue de la bibliothĂšque de Reuchlin. Il Ă©tait dĂ©jĂ , ai moins Ă  partir de 1624, parmi les livres du religieux Otto Gereon de Sobernheim. Plus tard, selon Johann Christoph Wolf, le livre Ă©tait dans la bibliothĂšque du thĂ©ologien calviniste Johannes Braun, pour apparaitre Ă  Paris, dans la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle XIX, quand il faisait partie de la lĂ©gendaire collection de A. A. Renouard, avant d’ĂȘtre achetĂ©, Ă  la vente Evans de 1838 par le British Museum. Or, une partie du livre a Ă©tĂ© donne en cadeau par l’évĂȘque de Worms Johann von Dalberg Ă  Reuchlin, qui note la date (avril 1495), mais la main qui copie le « Liber de Creatione » c’est la main e Reuchlin lui-mĂȘme, cela veut dire que, s’il l’avait copiĂ© Ă  Rome en 1498, il l’a reliĂ© plus tard avec le Ginat egoz de Gikatilla et avec d’autres matĂ©riaux Ă©pars, comme une lettre de Trithemius de 1499. La situation actuelle du manuscrit ne nous permette pas d’avancer une hypothĂšse sur l’origine de cette traduction, ni sur le ou les destinataire(s) original(aux) de la traduction. On pourrait supposer que le mĂ©decin Pierleone da Spoleto, qui Ă©tait en contact avec Pico et s’intĂ©ressait beaucoup pour la cabale, lui qui a copiĂ© d’autres ouvrages de cabale, 8 Cfr. S. Campanini, Questa e la cabala certa et fortissima et miravigliosa. Testi cabbalistici dalla biblioteca di Pierleone da Spoleto, in S. Graco – J. Olszowy-Schlanger (edd.), Counting the Miracles: Jewish Thought, Mysticism, and The Arts from Late Antiquity to the Present, De Gruyter, Berlin 2025, pp. 459-520. par exemple une partie du commentaire de Manachem Recanati sur le Pentateuque (maintenant Ă  GĂȘnes) 9 S. Campanini, Un frammento della traduzione latina del Commento al Pentateuco di Menachem Recanati compiuta da Flavio Mitridate per Giovanni Pico della Mirandola. L’excerptum di Pier Leone da Spoleto, in M. Andreatta – F. Lelli (edd.), ‘Ir áž„efáčŁi-vah. Studi di ebraistica e giudaistica in onore di Giuliano Tamani, Belforte, Livorno 2020, pp.219-314. et un des commentaires sur le sefer Yetzirah traduit par Mithridate (la copie de Pierleone se conserve dans le ms. Vat. Lat. 9425), 10 Cfr. M. Ficino, Lettere, vol. I, a cura di S. Gentile, Olschki, Firenze 1990, pp. LXXXI-LXXXII; Bacchelli, Giovanni Pico, cit., p. 4. La copie de Pierleone est, en fait, un excerptum, dĂšs qu’elle ne comprend que la partie de texte qui va des ff. 12r Ă  19r. pourrait aussi ĂȘtre Ă  l’origine de cette traduction. On peut facilement supposer, en fait, qu’il connaissait la traduction de Mithridate et on est mĂȘme certain que, au moins dans la forme d’une version commentĂ©, il l’avait Ă  disposition, et en plus on sait, grĂące aux recherches de Franco Bacchelli, qu’il disposait d’une autre traduction latine, qui pourrait avoir Ă©tĂ© accomplie peu avant ou mĂȘme en 1488. Cette traduction, publiĂ© seulement en partie, est contenue dans le ms. 868 de la Biblioteca Riccardiana de Florence, et tous les ouvrages qui sont compris dans ce recueil factice remontent aux annĂ©es entre 1478 et 1492. Le recueil a appartenu Ă  Mazzingo Mazzinghi, mĂ©decin florentin, Ă©lĂšve de Pierleone da Spoleto et, plus tard, mĂ©decin personnel de Marsile Ficin. La copie du ms. Riccardiano est de la main de Mazzinghi. Sans avoir identifiĂ© avec certitude deux des auteurs de ces traductions, on peut conclure que, entre 1486 et 1488 au moins trois traductions latines diffĂ©rentes du Sefer Yetzirah ont Ă©tĂ© accomplies pour des lecteurs chrĂ©tiens qui, Ă  partir de la proclamation de Pic selon lequel les textes de la cabale et de la tradition mystique juive confirment la vĂ©ritĂ© du christianisme, on a cherchĂ© Ă  plusieurs reprises, de s’emparer d’un texte clĂ©, citĂ© partout non seulement, ce qui est Ă©vident, dans les commentaires, mais aussi dans la littĂ©rature cabbalistique, l’objet du dĂ©sir de cette saison de l’humanisme Ă  Rome et Ă  Florence. La fonction des traductions n’est pas seulement celle de permettre de lire le texte du Sefer Yetzirah Ă  des chrĂ©tiens qui n’avaient pas accĂšs Ă  l’original hĂ©breu. Dans le cas spĂ©cifique du Sefer Yetzirah, comme je vais le montrer tout de suite par un exemple choisi, il s’agit d’un ajout Ă  la vaste bibliothĂšque des commentaires du Sefer Yetzirah en hĂ©breu et en arabe, parce que l’extrĂȘme synthĂšse et ses formules audacieuses exigent le commentaire, obligeant le lecteur, mĂȘme le lecteur hĂ©braĂŻsant, Ă  s’arrĂȘter Ă  chaque ligne et, parfois, Ă  chaque mot, pour essayer de comprendre ce que l’auteur, qu’il soit Abraham, rabbi Akiva, ou un anonyme plus tardif, voulait dire. Le fait que le Sefer Yetzirah connut une grande quantitĂ© de commentaires Ă  partir du Xe siĂšcle est bien connu et, par exemple, Abraham Abulafia, dans un texte qui a Ă©tĂ© aussi traduit pour Pic de la Mirandole, affirme en avoir Ă©tudiĂ© douze. Les traductions latines, les premiĂšres non moins, comme on le verra, de celles produites et, en partie, publiĂ©es au XVI et au XVII siĂšcle, devraient ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme appartenant Ă  part entiĂšre au genre du commentaire.


Pour essayer de mieux m’expliquer j’ai choisi un passage, parmi les plus discutĂ©s du livret, je veux dire la premiĂšre mishnah (doctrine) du premier chapitre, pour montrer comment les versions, bien que produites Ă  la mĂȘme Ă©poque, par des convertis ou par des juifs en contact Ă©troit avec les mĂȘmes milieux intellectuels, diffĂ©raient l’une de l’autre de façon trĂšs remarquable. Ici je me limiterai Ă  montrer comment les diffĂ©rents traducteurs ont entendu la triade des « sefarim ». C’est dĂ©jĂ  problĂ©matique de donner l’originale, parce que les vocalisations sont variables, mais, disons « Dieu crĂ©a son monde avec trois sefarim : avec sefer, sefar we-sippur » (ŚĄŚ€Śš ŚĄŚ€Śš Ś•ŚĄŚ€Śš). J’ai parlĂ© de trois traductions : celle (extrapolĂ©e) de Mithridate (1486) ; celle de Magister Isaac (1488) et celle anonyme de Pierleone copiĂ©e par Mazzinghi, mais en rĂ©alitĂ© sur ce paragraphe au moins, on en a quatre, parce que dans la marge de cette derniĂšre version, une alternative, appelĂ©e « alia litera », ce qui est aussi une caractĂ©ristique des manuscrits hĂ©breu, d’annoter des variantes (nusach acher) dans la marge. Selon Mithridate, les trois sefarim sont Ă  entendre comme liber, numerus seu numeratio, et numerabile seu numeratum ; selon Magister Isaac les trois sont : scriptis, numeratis, pronunciatis ; selon le texte principal de la traduction anonyme pour Pierleone, on a, de façon plus abstraite, mais pas loin de la prĂ©cĂ©dente, scriptura, numerus, elocutio ; dans la marge, avec l’ajoute et credo quod sit verior ; ce qui peut venir du traducteur mais aussi du destinataire/copiste, on lit : conceptus, ratio et sermo. Je ne propose aucunement de choisir entre ces alternatives, qui sont, dans certains cas, plus apparence que rĂ©alitĂ©, mais je noterai quand mĂȘme que, peut-ĂȘtre Ă  l’exception des deux derniĂšres traductions prĂšs, dont la deuxiĂšme apparait comme une correction et une version polie de la premiĂšre, et en tout cas elles viennent de la mĂȘme plume, les trois/quatre traductions presque contemporaines ne dĂ©pendent pas l’une de l’autre, signe que la rĂ©ception du Sefer Yetzrah a Ă©tĂ©, dĂšs le dĂ©but, une rĂ©ception plurielle et, surtout, commentĂ©e. MĂȘme le terme sefirah, un mot clĂ© pour l’histoire de la kabbale, ce qui a motivĂ©, au moins en partie, la rĂ©ception du Sefer Yetzirah parmi les chrĂ©tiens, avec son complĂ©ment Ă©nigmatique blimah a aussi Ă©tĂ© entendu de façon divergente : Mithridate le traduit, constamment, avec numerationes sine aliquo ; Magister Isaac essaye au dĂ©but la plus prudente transcription « sphiroth » pour se rĂ©soudre depuis Ă  le traduire avec proprietates preter ineffabile ; la traduction anonyme (cette fois sans variante marginale) le rend avec une option trĂšs dĂ©cidé : numeri praeter id quod est ineffabile ou aussi absque ineffabili. Ainsi Reuchlin, qui avait peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  Ă  disposition la traduction de magister Isaac, prĂ©fĂšre traduire l’expression Sefirot blimah avec “numerationes praeter aliquid”. Il y aurait dĂ©jĂ  suffisamment de matĂ©riaux pour une discussion trĂšs articulĂ©e, mais je prĂ©fĂšre examiner d’autres sources, pour montrer que, mĂȘme avant la publication de la premiĂšre traduction imprimĂ©e du Sefer Yetzirah, celle de Guillaume Postel, parue en 1552, c’est Ă  dire une dĂ©cade avant de la princeps du texte hĂ©breu, qui parut Ă  Mantoue, dans la saison glorieuse de suspension de l’imprimerie hĂ©braĂŻque Ă  Venise qui nous a donnĂ© tant des premiĂšres, entre autres pour ne nommer que le plus importantes, le Tikkune Zohar, la Ma‘areket ha-Elohut et, bien entendu, les deux Ă©ditions parues en simultanĂ© du Zohar, celle de Mantoue et celle de CrĂ©mone (1558-1560), mĂȘme avant la publication du Liber Creationis de Guillaume Postel, d’autre auteurs chrĂ©tiens citent le livre de la formation, en l’attribuant souvent Ă  Abraham, comme le dĂ©jĂ  nommĂ© Francesco Zorzi, qui utilise partout dans ses ouvrages le livre de la formation qu’il attribue normalement Ă  Abraham bien qu’il sache que certains disent que le livret a Ă©tĂ© composĂ© par Rabbi Akiva. En tout cas, les passages qu’il en cite, soit dans le De harmonia mundi (1525), soit dans les dĂ©jĂ  mentionnĂ©s Problemata (1536), comme dans ses ouvrages restĂ©s inĂ©dits pendant sa vie, comme l’Elegante Poema, le Commento sopra il Poema et dans son Commentaire sur les thĂšses cabbalistiques de Pic dela Mirandole, ne sont pas conformes aux traduction qu’on vient de voir, mais sont le rĂ©sultat de son engagement direct avec le texte hĂ©breu et avec plusieurs commentaires, comme celui, particuliĂšrement exquis et rare (c’est le seule chrĂ©tien de la Renaissance et de l’ñge moderne Ă  le connaitre) intitulĂ© Meshovev Netivot, par Samuel Ibn Motot et bien d’autres, en particulier celui de Mosheh Botarel, duquel, hĂ©las, il prĂ©lĂšve maintes rĂ©fĂ©rences bibliographiques forgĂ©es. 11 S. Campanini, Le fonti ebraiche del De harmonia mundi di Francesco Zorzi, dans «Annali di Ca’ Foscari» 38,3 (1999), pp. 29-74; F. Zorzi, L’armonia del mondo, Bompiani, Milano 2010. Il est intĂ©ressant de remarquer qu’il traduit le mot sefirot avec numerationes sive mensurae, donnant une tournure dĂ©cidĂ©ment platonicienne, sous l’influence des commentaires qu’il lisait dans l’originale, mais aussi en intĂ©grant le Sefer Yetzirah dans le cadre de sa conception de l’unitĂ© su savoir, chrĂ©tien, juif et paĂŻen, sous la forme d’une synthĂšse Ficinienne, hermĂ©tique et nĂ©oplatonicienne. Lire le Sefer Yetzirah Ă  travers Zorzi peut donner parfois l’impression d’avoir dĂ©couvert un improbable fragment d’un Proclus, devenu chrĂ©tien, qui relit les Ɠuvres de Pythagore comme si elles venaient de la plume de Plotin. Je ne veux pas dire par cela que l’interprĂ©tation de Zorzi soit plus ou moins lĂ©gitime de n’importe quelle autre, mais pour souligner que le Sefer Yetzirah Ă  la Renaissance ne se lit qu’avec certains commentaires, et les traductions appartiennent de plein droit Ă  ce genre. 


Avec la publication de la traduction de Guillaume Postel Ă  Paris an 1552 cela devient Ă©vident mĂȘme sur la page du titre : Pour indiquer que le livre pouvait ĂȘtre achetĂ© chez Postel lui-meme, qui avait entiĂšrement payĂ© pour l’édition, on lit la curieuse formule : « Veneunt ipsi autori, sive interpreti » c’est Ă  dire : « en vente chez l’auteur, ou, si on veut, le traducteur (et le commentateur) ». On n’aurait su le dire mieux : traduire le Sefer Yetzirah, soit en latin, soit dans une autre langue, revient Ă  le réécrire chaque fois. La publication de cette traduction fut faite par Postel quand, comme il le dit, il Ă©tait ĂągĂ© de six mois dans sa nouvelle vie, partout il se nomme renatus ou restitutus, aprĂšs avoir reçu la rĂ©vĂ©lation de la vierge VĂ©nitienne, la mĂšre Jeanne qu’il avait connu Ă  Venise en 1547, et qui l’avait mis Ă  part de rĂ©vĂ©lations extraordinaires. Cette traduction, bien que fascinante sur le plan linguistique, par exemple il traduit sefer sfar sippur, en notant que les trois mot sont composĂ©e de dix lettres, par numerans, numerus, numeratum, et blimah avec « silentii », ne fut pas trop rĂ©pandue et, du fait que l’auteur, pour Ă©chapper le tribunal de l’inquisition, fut dĂ©clarĂ© fou et que la traduction elle-mĂȘme, parsemĂ©e de commentaires et de a parte prophĂ©tiques ne pouvait qu’ĂȘtre jugĂ©, du moins, idiosyncratique, ne parvint pas du tout Ă  arrĂȘter la production d’autres traductions latines qui continue, avant et aprĂšs la publication de celle qui va sous le nom de Pistorius, mais qui est, comme on l’a vu, l’Ɠuvre du Magister Isaac, avec d’autres traductions, dont certaines furent mĂȘme publiĂ©es : une, toujours inĂ©dite, est conservĂ© Ă  la Biblioteca Ambrosiana de Milan et appartint, si ce n’est son Ɠuvre, au Cardinal Federigo Borromeo : elle pourrait remonter Ă  la phase d’enthousiasme du jeune Borromeo pour la cabale, Ă  Rome, vers la fin du XVIe siĂšcle, dont il raconte un peu honteux, dans son De cabbalisticis inventis de 1622. 12 S. Campanini, Federico Borromeo e la qabbalah, dans «Studia Borromaica» 16 (2002), pp. 101-118. Une autre traduction latine, accompagnĂ©e par le texte hĂ©breu et par la traduction d’une partie du commentaire de Joseph ben Shalom Ashkenazi, celle trĂšs rĂ©pandue, sur les 32 voies, est prĂ©servĂ©e Ă  la BNF (ms. HĂ©br. 881). Le ms. n’est pas datĂ© et le seul nom qui y apparait c’est celui d’un certain « Kefa mi-sela‘ lavan », qui a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© par Georges Vajda 13 Dans la description des mss. HĂ©breux de la BibliothĂšque Nationale de France, projet inachĂ©vĂ© et dĂ©sormais disponible en ligne. comme Pierre d’Auberoche, qui Ă©tait un jĂ©suite et qui, curieusement, comme Postel, abandonna l’ordre en 1621. Cette identification, bien qu’ingĂ©nieuse, n’est pas correcte, dĂšs qu’on ne sait rien d’intĂ©rĂȘts pour l’alchimie et la magie de la part de d’Auberoche et que le ms. venait de l’Abbaye de Saint Martin des Champs, oĂč d’Auberoche n’aurait jamais vĂ©cu. Ce que Vajda n’a pas considĂ©rĂ© c’est l’avis de François Secret qui, dĂ©jĂ  en 1964, avait attribuĂ© le ms. 881 Ă  la plume de Pierre-Victor Palma Cayet (1525-1610). 14 F. Secret, Les kabbalistes chrĂ©tiens de la Renaissance, Dunod, Paris 1964, p. 191; selon Secret, Ă  la plume de Cayet sont dus aussi les mss. hĂ©br. 882 et 1294; cfr. aussi Id.,LittĂ©rature et alchimie, dans «BibliothĂšque d’Humanisme et Renaissance» 35 (1973), pp. 499-531: 516-519 (Pierre-Vistor Palma Cayet et l’alchimie); M. Yardeni, EsotĂ©risme, religion et histoire dans l’oeuvre de Palma Cayet, dans «Revue de l’histoire des religions» 198,3 (1981), pp. 285-308. Sur la base de la palĂ©ographie, il n’y a pas de doute que ce manuscrit fut Ă©crit au XVIIe siĂšcle et qu’il tĂ©moigne d’un autre direction d’intĂ©rĂȘt pour le Sefer Yetzirah de la part des chrĂ©tiens ou des non-juifs Ă  partir de cette Ă©poque et qui soutiendra la diffusion du Sefer Yetzirah en traduction jusqu’à prĂ©sent, je veux dire la considĂ©ration du livre comme traitĂ© de base pour la pratique de la magie, ce qu’on pouvait dĂ©jĂ  trouver, avec les instructions pour la fabrication d’un golem, dans le commentaire d’El’azar de Worms, traduit, comme on l’a rappelĂ©, par Mithridate pour Pic de la Mirandole. 15 S. Campanini, El‘azar da Worms nelle traduzioni ebraico-latine di Mitridate per Pico della Mirandola, dans M. Perani – G. Corazzol (Ă©dd.), Flavio Mitridate mediatore fra culture nel contesto dell’ebraismo siciliano del XV secolo. Atti del convegno internazionale di studi, 30 giugno–1 luglio 2008, Officina di Studi Medievali, Palermo 2012, pp. 47-80. Au XVIIe siĂšcle remontent aussi deux traductions latines du Sefer Yetzirah qui ont paru Ă  l’imprimĂ©, et c’est curieux de noter que les deux sont accompagnĂ©es aussi par le texte original hĂ©breu, un signe Ă©vident du fait que la traduction, prĂ©cisĂ©ment comme le commentaire, ne saurait pas avancer l’ambition de se substituer au texte, en n’étant qu’un aide pour revenir au texte et pour mĂ©diter sur le rythme obscur de ses propositions Ă©nigmatiques. Je me rĂ©fĂšre, comme c’est Ă©vident, Ă  la cĂ©lĂšbre traduction latine du juif converti Stephanus Rittangel, parue Ă  Amsterdam en 1642, qui est accompagnĂ© aussi de la traduction du commentaire du Pseudo-Rabad et d’un commentaire latin dans lequel Rittangel montre de connaitre la littĂ©rature des commentaires mĂ©diĂ©vaux, non moins que la problĂ©matique thĂ©ologique de son temps, surtout la grande question de l’anti-trinitarisme, que reste une de ses prĂ©occupations plus Ă©videntes dans cette et d’autres de ses ouvrages. Une traduction alternative serait, si on en croit les bibliographes Julius Fuerth et Moritz Steinschneider, celle qui serait contenue dans le Oedipus Aegyptiacus (tome II,1) du jĂ©suite allemand Athanasius Kircher, parue Ă  Rome en 1653. En rĂ©alitĂ© il n’y a que des extraits et, comme l’a montrĂ© David Stolzenberg, 16 D. Stolzenberg, Egyptian Oedipus: Athanasius Kircher and the Secrets of Antiquity, The University of Chicago Press, Chicago – London 2013, p. 166. tout ce que Kircher sait du Sefer Yetzirah et surtout du commentaire du Pseudo-Rabad vient directement de Rittangel, qui n’est jamais citĂ©, on pourrait penser Ă  cause du fait qu’il Ă©tait LuthĂ©rien, mais cela arrive souvent au jĂ©suite allemand, par exemple dans le cas de Paulus Riccius, qu’il utilise abondamment, et qui Ă©tait, bien que converti, un bon catholique. En Ă©tudiant les trois versions (deux complĂštes et une, celle de Kircher, par extraits) j’ai pu vĂ©rifier que Pierre-Victor Palma Cayet ne dĂ©pend pas du tout de la version de Rittangel, dĂšs qu’il traduit les trois sefarim avec « liber, scribens, scriptura. Kilcher, d’autre part, s’est limitĂ© Ă  copier ou bien adapter la version de Rittangel, qui Ă©tait devenue « canonique » aprĂšs deux siĂšcles de fluctuations. La version acceptĂ©e par la plupart des auteurs du XVIIe siĂšcle est donc : « numerans, numerus et numeratum », qu’on lit aussi, avec la variante de Postel (numeratus Ă  la place de numeratum), chez Mario Massani 17 P. Zambelli, L’apprendista stregone. Astrologia, cabala e arte lulliana in Pico della Mirandola e seguaci, Marsilio, Venezia 1995, p. 161. et Giordano Bruno. La variĂ©tĂ© des versions qu’on trouve Ă  la fin du XVe est normalisĂ© vers la moitiĂ© du XVIIe, mais elle ne va pas s’éterniser, dĂšs que, bien tĂŽt, les versions et les commentaires dans les langue vernaculaires, allemand, français, russe, anglais etc. vont se multiplier jusqu’à prĂ©sent.


En rĂ©trospective, je crois avoir montrĂ©, bien que briĂšvement et par extraits, que chaque traduction latine, mais cela aurait pu valoir pur chacune des traditions linguistiques plus tardives, avec ou sans commentaires est en-elle mĂȘme un commentaire, et dĂ©nonce, bien Ă©videmment, une interprĂ©tation, un choix, en d’autres mots, une maniĂšre de lire le Sefer Yetzirah. Quant Ă  l’original, il reste fermĂ©, en dĂ©pit de tant d’interprĂ©tations, dans son fascinant laconisme. Mais l’impasse qui semble s’imposer, n’est pas, peut-ĂȘtre, le dernier mot. En commentant un livre qui n’est pas plus long de trois ou quatre pages mais contient une petite cosmogonie portative, et qui ne ressemble Ă  presque rien, bien qu’il rappelle beaucoup d’autres livres, il est peut-ĂȘtre bien avisĂ© de tenter de lui laisser la parole : ce qui est possible immĂ©diatement avec une Ă©dition ou un manuscrit qui contient aussi l’originale, qui est la source et le but de chaque traduction : Ś•ŚŚ ŚšŚ„ ŚœŚ‘Śš کڕڑ ŚœŚžŚ§Ś•Ś (we-im ratz libbekha shuv la-maqom), si labitur cor tuum redi ad locum, et si ton cƓur Ă©choue (ou bien : s’il court), retourne au lieu. Ce passage a Ă©tĂ© souvent interprĂ©tĂ© comme une exhortation Ă  revenir Ă  l’unitĂ© du Lieu par excellence, mais, en se souvenant des allers-retours fulminants des anges, qu’on peut voir comme des traducteurs, dĂšs qu’ils s’efforcent de transporter un message, une partie des manuscrits prĂ©sente ici la variante : ŚœŚžŚ§Ś•Ś Ś©Ś™ŚŠŚŚȘ ŚžŚžŚ Ś• (la-maqom she-yatzata mimmennu) : au lieu d’oĂč tu es sorti.    

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