Intervention de Eyal Davidson
Colloque La Kabbale de Safed
L’Ă‚ge d’or de Safed
Sur une période de 40 ans environ, au XVI° siècle. La ville de Safed est devenue le centre du monde juif et a opéré une révolution spirituelle et intellectuelle sans aucun précédent historique.
Dans cette discussion, le Dr Eyal Davidson explore la croissance remarquable de Safed au XVIe siècle, soulignant son influence significative sur la pensée, la loi et les coutumes juives. Il attribue cette ascension à deux événements historiques majeurs : l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 et la conquête ottomane de la région en 1517. Safed, malgré l’absence de ressources naturelles ou d’un riche bagage historique, est devenu un centre d’érudition et de spiritualité juives, en particulier à travers les œuvres de personnalités comme le rabbin Yosef Karo et le kabbaliste Ari Zal.
Conférence de Eyal Davidson animée par Michael Sebban.
L’épanouissement de Safed au 16ème siècle : une analyse historique et culturelle
Le XVIe siècle a marqué une période charnière dans l’histoire juive, en particulier dans le contexte de la ville de Safed (Tzfat) dans la région de Galilée en Israël. Cette époque a connu une croissance sans précédent de l’érudition, de la spiritualité et de la vie communautaire juives, largement influencée par l’expulsion des Juifs d’Espagne et la conquête ottomane de la région qui a suivi. La convergence de ces événements historiques a catalysé la transformation de Safed en un centre de la pensée et du mysticisme juifs, façonnant le paysage religieux du judaïsme pour les siècles à venir. Cet essai explore les thèmes et les arguments clés entourant l’essor de Safed au cours de cette période, en se concentrant sur les conditions socio-économiques, l’impact de la pensée kabbalistique et l’importance de l’identité juive et des attentes messianiques.
L’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 sert de toile de fond critique à l’épanouissement de Safed. Après leur expulsion, de nombreux Juifs ont cherché refuge dans l’Empire ottoman, qui était perçu comme un environnement plus tolérant par rapport aux régions dominées par les chrétiens. L’afflux de Juifs espagnols, en particulier ceux ayant des origines culturelles et intellectuelles riches, a considérablement enrichi la communauté juive locale de Safed. Cette migration a non seulement apporté une richesse de connaissances et de traditions, mais aussi un sentiment d’urgence concernant la préservation et la revitalisation de l’identité juive face à l’adversité. Les conditions socio-économiques de Safed, caractérisées par une relative stabilité et une industrie textile en plein essor, ont fourni un terrain fertile pour cette renaissance culturelle. L’emplacement stratégique de la ville en tant que plaque tournante commerciale a facilité le commerce et l’interaction, permettant l’échange d’idées et de ressources qui stimuleraient sa croissance.
Safed se situe en GalilĂ©e supĂ©rieure, au nord du pays de Nephtali ; le bourg est solidement ancrĂ© au sommet de sa montagnĂ©, laquelle est entourĂ©e de quatre autres monts, dont deux sont entièrement habitĂ©s d’IsmaĂ©lites et les deux autres principalement peuplĂ©s de Juifs sur tous leurs flancs. On compte sur celles-ci trois cents foyers israĂ©lites et trois synagogues, l’une desservant le rite des SĂ©pharades, une autre celui des Morisques et la troisième celui des Maugrabins1. Cette dernière est dĂ©diĂ©e Ă la mĂ©moire du prophète Elie, de mĂ©moire bĂ©nie, en raison de son antiquitĂ© et de la tradition locale qui rapporte que le prophète Elie y pria.Â
La ville dĂ©borde de tous les produits les plus excellents ; des denrĂ©es les plus fines Ă profusion, telles que le froment, le vin, l’huile d’olive, s’y trouvent aux prix les plus modiques pour celui qui se les procure Ă leur meilleure heure, en leur saison, et sans l’exportation vers Damas de la plupart de l’huile et des cĂ©rĂ©ales provenant des environs, tout y serait gratuit. De beaux fruits de toutes espèces s’y trouvent aussi, de sorte qu’il n’est besoin d’en importer aucun de la Syrie. Le pays procure aussi en abondance tous produits pour le commerce de dĂ©taillants en vĂŞtements de laine, en mercerie et en parfumerie. Nombre de ces Ă©choppes sont tenues par des Juifs, qui importent de Damas leurs matières premières pour les Ă©couler Ă Safed. En chaque saison, les habitants se fournissent en vĂŞtements et autres effets. De nombreux colporteurs juifs en mercerie et autres fournitures sillonnent les villages environnants, dont les propres maisons sont emplies de ces effets et denrĂ©es fines. On trouve [en effet] un avantage particulier Ă faire des rĂ©serves de coton brut, de fil, de cire et [de produits tirĂ©s] de la scammonĂ©e lorsque leurs cours sont bas et Ă les Ă©couler lorsque la demande est forte.Â
D’autres Juifs vendent des fruits et lĂ©gumes, de l’huile et du fromage ainsi que d’autres denrĂ©es au dĂ©tail. Il suffit de le vouloir pour entreprendre d’exercer le nĂ©goce des blĂ©s, du vin et de l’huile d’olive, quelle que soit l’Ă©poque.Â
De façon gĂ©nĂ©rale, le pays est propice au commerce plus encore que l’Italie, car les IsmaĂ©lites sont plus enclins Ă se fournir auprès des Juifs qu’auprès d’autres nĂ©gociants.Â
Celui qui n’a pas d’appui pour entreprendre un nĂ©goce doit s’y faire artisan. Or il est quatre artisanats propices en Terre d’IsraĂ«l, qui sont le tissage, l’orfèvrerie, les auberges et la tannerie. On peut y ajouter le bâtiment. Qui a la force de s’employer comme journalier dans l’une de ces professions sera assailli de sollicitations favorables. Le tailleur y gagne lui aussi sa vie.Â
Mais nul ne trouvera Ă s’employer comme prĂ©cepteur, domestique ou commis de magasin, ni Ă solliciter la charitĂ© publique, car les pauvres sont en grand nombre. Aussi, que nul ne s’avise de quitter l’Italie s’il ne possède ni mĂ©tier artisanal ni fonds pour crĂ©er un commerce, faute d’ĂŞtre la proie d’amères dĂ©convenues et d’ĂŞtre contraint au retour. A bon entendeur.Â
Lettre de Rabbi MoschĂ© Bassoula (1523)Â
citĂ©e par [Alef] Ya’ari dans Voyages en Terre d’IsraĂ«l. Tel Aviv 1996, pp. 138-139. (Traduction Erez LĂ©vy)
Au cœur de l’identité de Safed au cours de cette période se trouvait l’émergence de la pensée kabbalistique, qui est devenue une caractéristique déterminante de son paysage spirituel. L’arrivée d’éminents kabbalistes, tels que le rabbin Isaac Luria (le Ari), a transformé Safed en un centre d’étude et de pratique mystique. Les enseignements de Luria mettaient l’accent sur l’importance de l’élévation spirituelle et de la rectification du monde (Tikkun Olam), résonnant profondément avec le traumatisme collectif de la communauté juive suite à l’expulsion. Le cadre kabbalistique a fourni un moyen de comprendre leur souffrance et un chemin vers la rédemption, renforçant la croyance que leurs épreuves faisaient partie d’un plan divin. Ce réveil spirituel n’était pas simplement un exercice intellectuel ; il était intimement lié à la vie quotidienne de la communauté, influençant les rituels, les coutumes et l’éthique générale de Safed.
Le thème de l’attente messianique a également joué un rôle crucial dans la formation de l’identité de la communauté juive de Safed. Le contexte historique de l’expulsion et de la migration qui a suivi à Safed a favorisé un sentiment d’urgence accru concernant la venue du Messie. De nombreux Juifs croyaient que leur souffrance était un précurseur de la rédemption, et Safed est apparu comme un point focal pour ces aspirations. La croyance que le Messie se révélerait d’abord en Galilée, plutôt qu’à Jérusalem, a encore renforcé l’importance de Safed. Cette attente n’était pas seulement le reflet de la ferveur religieuse, mais aussi une réponse aux réalités sociopolitiques de l’époque. L’espoir collectif de rédemption de la communauté a fourni une force unificatrice, favorisant la résilience et la solidarité entre ses membres.
Rabbi Eliahou Kipschali
Nous pensions que l’expulsion Ă©tait une calamitĂ©, mais Dieu l’a pensĂ©e comme une bĂ©nĂ©diction. Car qui sait si Ă cette heure-lĂ nous n’avons pas accĂ©dĂ© au royaule et si ce n’Ă©tait pas lĂ le dĂ©but de notre salut. Car nous avons Ă©tĂ© rassemblĂ©s par Celui qui rĂ©unit les relĂ©gues d’IsraĂ«l, afin que nous-mĂŞmes soyons prĂŞts Ă rassembler les exilĂ©s. Ainsi, cette expulsion qui se manifesta Ă nous comme une calamitĂ© des tĂ©nèbres, annoncerait le germe du salut. Car depuis ce jour-lĂ , l’Eternel se mit Ă rĂ©unir les relĂ©guĂ©s de notre peuple afin qu’ils fussent disposĂ©s et destinĂ©s en un seul lieu pour la venue du RĂ©dempteur. Ainsi les souffrances endurĂ©es par les Juifs en ce temps-lĂ viennent rĂ©pondre aux paroles d’un de l’un de nos prophètes : « l’extrĂ©mitĂ© est venue, proche est la venue du RĂ©dempteur, les jours de Sa prĂ©sence ne tarderont plus. Car dès l’expulsion d’Espagne, Il Se mit Ă rassembler les relĂ©guĂ©s d’IsraĂ«l depuis les quatre ailes de la terre. Amen, qu’il en soit ainsi. »Â
Extrait de Ben Schoschan : L’Exil et la RĂ©demption tels qu’ils Ă©taient perçus par les expulsĂ©s d’Espagne.Â
In Ettinger et alli (Ă©d.) MĂ©langes en l’honneur d’Its’haq Ber. JĂ©rusalem, 1962, pp. 226-227. (Traduction Erez LĂ©vy)
Cependant, l’essor rapide de Safed s’est accompagné d’un déclin tout aussi rapide. La stabilité économique qui avait soutenu sa croissance a commencé à faiblir à la fin du XVIe siècle, entraînant un déclin de la population et de l’influence. L’effondrement de l’industrie textile, associé à l’instabilité politique et aux pressions extérieures, a contribué à ce ralentissement. Le centre autrefois florissant de la pensée et du mysticisme juifs est devenu l’ombre de lui-même, illustrant la fragilité des mouvements culturels et intellectuels face aux défis économiques et politiques. Ce déclin soulève d’importantes questions sur la pérennité des centres culturels et les facteurs qui contribuent à leur essor et à leur déclin.
Synagogue Antique sur le mont méron (avant 1899)
DĂ©s l’entrĂ©e Ă Sapita, près du quartier des Juifs, l’on peut voir la sĂ©pulture d’HoschĂ©a ben Bééri le prophète de mĂ©moire bĂ©nie, laquelle ne porte ni stèle ni inscription mais seulement une grande pierre posĂ©e sur l’ouverture de la fosse funĂ©raire. Je me rendis sur cette tombe aussitĂ´t que j’arrivai dans la ville.Â
Ă€ six milles de distance de Sapita se trouve un bourg du nom d’Alyaroune, oĂą furent inhumĂ©s de saints hommes dont je rappellerai les noms. Avant d’y arriver, sur le cĂ´tĂ© de la route, j’aperçus trois sĂ©pultures. La première Ă©tait celle de rabbi YĂ©houda Hanescht, que sa sainte mĂ©moire soit source de bĂ©nĂ©diction, sur laquelle les pierres du souvenir n’étaient qu’en petit nombre. Non loin d’elle se trouve le tombeau de rabbi Tarphon, que sa sainte mĂ©moire soit source de bĂ©nĂ©diction, ornĂ© de belle façon. En poursuivant un peu le chemin, on rencontre la sĂ©pulture de rabbi Yosseph ben Kisma, que sa sainte mĂ©moire soit source de bĂ©nĂ©diction, qui elle aussi n’était couverte que d’un monceau de pierres et dĂ©pourvue d’inscriptions. Nous arrivâmes enfin audit bourg d’Alyaroune, oĂą nous pĂ»mes voir la grotte de rabbi Hillel et de ses disciples, que leur sainte mĂ©moire soit source de bĂ©nĂ©diction, lesquels, au nombre de vingt-quatre, sont inhumĂ©s auprès de leur maĂ®tre.Â
Puis nous entrâmes, dans une grotte mitoyenne oĂą se trouvent inhumĂ©s vingt-quatre Ă©tudiants Ă©mĂ©rites, dont il est dit qu’ils furent les disciples de rabbi Schimon bar YokhaĂŻ Ă Acre, car près de cet endroit, sur le flanc de la montagne, se trouve une stèle d’une infinie beautĂ©, qui peut se voir jusqu’à Sapita ; c’est lĂ aussi que furent inhumĂ©es leurs Ă©pouses, sans qu’il y ait aucune inscription en leur mĂ©moire sur ces sĂ©pultures. L’on racontait que de nombreuses prières avaient Ă©tĂ© dites pour les dĂ©funtes en ce lieu, sur lequel une nuit, raconte-t-on s’abattit la dĂ©vastation – mais j’ignore si ces propos sont vĂ©ridiques. Je dĂ©couvris ensuite la tombe de rabbi SchammaĂŻ et de son Ă©pouse, que leur sainte mĂ©moire soit source de bĂ©nĂ©diction, inhumĂ©s sous une seule et mĂŞme grande pierre dont je n’avais jamais vu de semblable jusqu’alors, et sous laquelle se trouve la grotte oĂą furent inhumĂ©s les disciples de SchammaĂŻ, que leur sainte mĂ©moire soit source de bĂ©nĂ©diction.
Je vis encore le lieu [oĂą repose] rabbi Schim’on bar YokhaĂŻ, qui est Ă©galement un Ă©difice de hautes pierres. Mais [ce monument] est Ă prĂ©sent en ruines ; seul en subsiste l’un des murs d’enceinte. Les gens de Sapita affirment avoir reçu cette inspiration, Ă savoir que [le jour oĂą] ce dernier mur d’enceinte s’écroulerait, serait celui de la venue de notre Messie, puisse-t-Il Se rĂ©vĂ©ler sans tarder et de notre vivant. Il me fut racontĂ© qu’en l’annĂ©e-mĂŞme de l’expulsion d’Espagne, une [partie] du mur commença Ă se dĂ©sagrĂ©ger, ce en quoi les habitants de Sapita virent un signe qu’ils honorèrent par une journĂ©e de banquets et de rĂ©jouissances. Â
 Extrait de Lettres d’un voyageur anonyme adressées de Jérusalem en Italie en l’an 5656 (1896-1897), cité par (Alef) David : Pour le salut de Jérusalem, paru en 5763 (2003-2004), pp. 156-157. (traduction Érez Lévy)